Ma visite de Dachau ou l'histoire de milliers de « Paul MarmiÈRE » 

Par Mathilde, arrière-arrière-petite-fille de déporté

            Cet article aborde bel et bien "ma" visite du camp de concentration de Dachau, dans le sens où, selon moi, il y a environ 7 milliards de réactions possibles face à la souffrance et à la mort. Ainsi je ne m'excuse pas de mes opinions et sentiments personnels mais j'espère qu'ils ne vexeront personne. C'est très dur d'écrire à ce sujet. Premièrement parce que j'ai les larmes aux yeux, deuxièmement, car mon arrière-arrière-grand-père, Raoul Marmier, est mort le 10 février 1944 à Dachau, peut être de froid, de malnutrition, probablement de maladie. Je vais rédiger cet article tout de même parce que j'ai le sentiment que je le dois à mon arrière-grand-mère et ma grand-mère et puis sans doute que je me le dois aussi à moi-même. 

 

            Ce sont mes grands-parents qui m'ont amenée à Dachau. J'avais une grande appréhension, une petite boule au ventre, mais je savais que c'était important. La veille de notre visite, j'ai eu du mal à m'endormir. Je me rendais parfaitement compte que je n'avais aucune idée précise de ce à quoi un des lieux les plus infâmes de la terre pouvait ressembler, malgré mes nombreuses leçons sur le nazisme en classe. Je me suis levée le lendemain avec l'envie profonde de rester au lit. Je m'y suis rendue quand même. Je ne sais pas ce que je m'imaginais -un ciel toujours gris, de la brume constante, des pluies violentes, une ville noire et vide- mais ce jour-là, quand j'arrive, il fait beau à Dachau. Les trottoirs sont fleuris et les gens font du vélo dans les rues.

 

             On traverse la rivière et on y est. On se munit d'audioguides et de plans et on part visiter. Je traduis les panneaux. Je n'étais pas tellement mal à l'aise. J'avais même honte de ne pas être mal à l'aise. Puis j'ai vu des bouts de rails posés par terre. Deux petits bouts de métal : je vous promets qu'il en faut peu pour s'imaginer ce à quoi ils servaient. J'ai vu la porte d'entrée, beaucoup plus petite que je ne l'imaginais, marquée "arbeit marcht frei.". Le travail rend libre. Je n'ai pas envie d'y aller mais c'est important.

 

             On rentre dans le camp. C'est immense ! Une grande esplanade, des bâtiments, des baraques, des temples, des églises. Mon audioguide me raconte : «  ici avait lieu l'appel des prisonniers tous les matins, dans ce bâtiment on s'occupait de l'administration du camp... »

 

            Je visite la prison de Dachau. Je ne sais pourquoi mais le fait de rentrer dans cette prison a été plus difficile en soi que de passer la porte du camp. Quand j'étais dehors, j'avais encore des repères, le ciel bleu, une impression d'air frais; mais dans la prison, psychologiquement j'étouffais. La peinture n'a pas été refaite. Des néons pendent du plafond.« Dans cette cellule, cet opposant politique a été torturé puis assassiné. Dans cette pièce de un mètre carrée les prisonniers étaient contraints de rester debout jusqu'à ce que mort s'en suive ». J'écoute ces informations, mais je n'analyse pas, je n'arrive pas à les replacer, à les prendre en compte. Peut être parce que, inconsciemment, je n'en ai pas envie. « Un prisonnier a créé un échiquier avec des petits bouts de pains durant son incarcération dans cette salle... »

 

            Plus tard, je visite les baraques. Deux d'entres elles ont été reconstituées, les autres sont marquées au sol par du béton et des pierres.  Je vois les lits, les bancs. J'imagine les gens entassés et faibles. J'ai envie de partir, mais je reste parce que c'est important… Et puis c'est mon grand-père qui a les clés du camping-car ! Au bout de l'allée des baraques, on a dressé des édifices religieux, pour quasiment tous les cultes au monde. Je me suis demandé comment on pouvait encore croire en Dieu mais je comprends pourquoi on en a besoin.

 

On a vu le crematorium en dernier. Il est muni d'une chambre à gaz qui n'a jamais servi. Je ne me suis pas rendu compte que je rentrais dans une chambre à gaz, c'est vous dire à quel point j'étais bouleversée. J'ai frissonné pendant cinq bonnes minutes après avoir réalisé à quoi devait servir cette pièce. L'audioguide permet aussi d'entendre des témoignages. J'écoute celui d'un soldat américain qui a participé à la libération de Dachau, le premier a être entré dans les fours. « Une odeur putride, deux grands fours ouverts, et quand je rentre dans une autre pièce je comprends d'où vient la puanteur. Vers la fin de Dachau, les morts étaient trop nombreux, la capacité des fours, insuffisante ». Un soldat américain qui avait deux ans de plus que moi à l'époque est tombé sur des tas et des piles et des enchevêtrements de corps nus et déformés par leur maigreur. Toutes les informations que j'ai ingurgitées commencent à s'imprimer.

 

            C'est quand on va voir le film projeté dans le musée du camp que je me mets à pleurer. Je ne sais pas si mes grands-parents l'ont vu, mais j'ai fermé les yeux plus d'une fois. Il existe des choses que l'on ne peut supporter que jusqu'à un certain point sans fondre en larmes.

 

J'ai rencontré le directeur des archives. Il travaille dans un des anciens bâtiments administratifs du camp. A l'intérieur, des bureaux, des murs en verre, une architecture moderne qui me remet sur pied; jamais on ne se croirait dans un camp de concentration. Je traduis. On obtient des renseignements sur mon arrière-arrière-grand-père, "Paul Marmière", dont le nom a été incompris et déformé par les nazis sur sa carte de déportation. Je pense:  « Ils ne lui ont même pas laissé son propre nom ». On ne visite pas le musée. Ca suffit. Je sais maintenant. J'ai vu.

 

Je pense, non sans honte, que je n'ai jamais vraiment remercié mes grands-parents. Je ne serai pas allée à Dachau sans eux. Je le fais maintenant. Merci. Parce que maintenant je peux mettre des images sur les mots beaucoup trop vagues comme "la barbarie nazie" ou "la souffrance des déportés" que l'on emploie dans tous les discours. Je vois où est passé Raoul ou Paul, où il s'est tenu tous les matins, où il est mort. Je sais que le ciel est parfois bleu même au dessus de Dachau et je comprends pourquoi ma génération et nos enfants et leurs enfants devront se souvenir de tous les Paul Marmière qu'on a assassinés parce qu'ils gênaient. Ce serait mal et triste d'oublier.